24 heures avec des travailleurs invisibles

24 heures avec des travailleurs invisibles

24 heures avec des travailleurs invisibles

On les voit peu et on les entend encore moins, pourtant, leur travail est essentiel. Choix de vie ou travail nourricier, chacun pose un regard différent sur son métier. Costumière, éboueur, femme de ménage ou encore plongeur, des travailleurs invisibles racontent leur quotidien. Tour du cadran avec ces employés de l’ombre.

07h. LE RAMASSAGE DES POUBELLES

Christophe reste près de sept heures par jour au volant de son camion

Le soleil n’est pas encore levé, pourtant Christophe Corfec sillonne déjà les communes trégorroises au volant de son camion poubelle. Jean-Luc Omnes et Nicolas Le Bozec, eux, sont ripeurs : à l’arrière du camion, ils chargent les bennes déposées la veille sur le trottoir par les habitants. Lors du trajet, Christophe essaye d’expliquer comment est perçu son métier : « Les gens voient quand on ne ramasse pas leurs poubelles, c’est que notre travail n’est pas si invisible que ça », plaisante-t-il.  

Travaillant auparavant au sein de la commune de Ploubezre, Christophe conduit les camions poubelle de Lannion-Trégor Communauté depuis 2003 : « Je suis là depuis le premier jour de la création de la communauté d’agglomération », précise le chauffeur.

 

Au volant, Christophe a l’œil rivé sur son GPS, indiquant le trajet à suivre et les bennes à ramasser. Juste à côté, un écran de contrôle permet de surveiller si tout se passe bien à l’arrière du camion. C’est l’une des tâches les plus importantes pour le chauffeur : « On croit que c’est le plus facile de conduire, mais faut toujours être concentré dans les manœuvres et faire attention à ses collègues. » Pour cela, il doit veiller à se garer au bon endroit afin qu’ils soient en sécurité, mais aussi gagner du temps sur le trajet.

À l’arrière, les ripeurs sont les plus exposés aux risques : ils peuvent se blesser lors de chaque montée ou descente du marchepied. « Ça peut arriver qu’il y ait des accidents sur la route, oui. À force de monter et descendre du marchepied, se faire une entorse sur un trottoir, ça arrive vite »explique Jean-Luc Omnes.

Il est bientôt 10h, Christophe prend la direction d’un boulevard de Trégastel, gardant un œil attentif sur son tableau de bord. Il reste encore trois heures avant que les agents n’aient fini leur tournée. 

 

10h30. LE MÉNAGE DANS LES CHAMBRES

Khadija passe un dernier coup de chiffon dans une des chambres

Emmitouflée dans sa doudoune noire, les cheveux tirés en arrière, Khadija Azi s’active. Elle dispose de vingt minutes pour préparer la chambre. Salle de bain, draps, poussière, tout doit être parfait à l’arrivée des nouveaux clients. D’une main, elle lisse les draps blancs pour retirer le moindre pli. « Il faut toujours aller vite, courir à droite à gauche, parce que le client arrive à 14h et il faut que ce soit prêt. » Elle n’a presque aucun contact avec les clients de l’hôtel. « Ça se limite à quelques “Bonjour” et parfois ils nous laissent des petits pourboires », sourit Khadija Azi.

Cela fait six ans qu’elle travaille en hôtellerie. Elle est arrivée au Kyriad de Lannion il y a un an et demi. Le sourire aux lèvres, Khadija Azi ne flanche pas malgré les difficultés du métier. « Le dos souffre beaucoup, surtout quand on fait les lits, car on n’arrête pas de se baisser. »

À ces mots, elle pose une main dans son dos et s’étire. « Je ne gagne pas assez d’argent et j’ai parfois l’impression de perdre mon temps. » La jeune femme ne travaille que 25 heures par semaine : « Je me lève tôt pour m’occuper de mes enfants. Après, je dois attendre jusqu’à 10h pour aller travailler. Je finis à 15h, je rentre et j’attends encore. »

Ce métier, elle ne l’a pas vraiment choisi. Lorsqu’elle vivait au Maroc, la trentenaire était couturière mais, arrivée en France, elle n’a pas trouvé d’emploi dans ce domaine. « Je n’arrive pas à rester assise. J’ai besoin de bouger, de travailler. J’ai pris ce que je trouvais et voilà, je suis devenue femme de chambre », rit-elle.

 

12h. LA PLONGE AU RESTAURANT

Une étagère permet aux serveurs de déposer la vaisselle à Frédéric

Frédéric Delhaye a revêtu son tablier bleu et ses chaussures antidérapantes. L’homme de 44 ans travaille comme plongeur depuis sept ans au Restaurant des Rochers de Ploumanac’h. Son service vient tout juste de commencer. Des fossettes creusent son visage alors qu’il décrit son travail avec minutie. « Par exemple, pour les coquilles d’huîtres, je les récupère, je gratte et nettoie pour enlever tous les résidus. On peut ensuite les réutiliser. » Sa casquette verte fluo vissée sur sa tête se détache du fond grisâtre de la cuisine en inox.

Son travail, il le juge satisfaisant, même si « ce n’est pas toujours facile », admet-il. Surtout lorsqu’il doit porter de lourdes gamelles. « Après tout, c’est un boulot comme un autre, et puis je fais ça depuis tellement longtemps maintenant », raconte le plongeur.

Une douzaine d’assiettes sales vient d’être déposée par un serveur. Frédéric Delhaye les lave une première fois avant de les insérer dans une machine. « Je fais ce métier car je n’ai pas vraiment le choix pour gagner ma vie », lâche le Trégorrois.

En 2008, après avoir travaillé à l’usine, il a été embauché dans un restaurant à quelques kilomètres. Une toute autre histoire : son espace vaisselle était séparé de la cuisine. « Je me sentais davantage isolé, plus à l’écart », se remémore-t-il.

Puis, il relativise. Aujourd’hui, ses conditions de travail ont changé et il évoque « une bonne cohésion au sein de l’équipe de l’établissement. » Les clients ne le connaissent pas, mais ce sont les serveurs qui font le lien entre la salle du restaurant et la cuisine. Pourtant, sans lui, impossible de faire tourner l’établissement. Quand il est arrivé, il était payé au Smic, avec 24 heures par semaine. « Aujourd’hui, c’est 30 heures », détaille Frédéric Delhaye, « et mon salaire a augmenté. »

 

16h. L’ENTRETIEN DES COSTUMES AU THÉÂTRE

Clémentine a bientôt fini sa journée, elle range la penderie

Au bout d’une enfilade de couloirs, loin de la scène, installée dans une petite loge aux murs orange, Clémentine Page, fer en main, repasse des vêtements. La trentenaire est costumière depuis deux ans. Un métier qu’elle affectionne particulièrement : « C’est vraiment génial de travailler avec les compagnies et dans le monde de la création. » Si son existence est souvent oubliée du public, la jeune femme se dit heureuse du contact qu’elle peut avoir avec les artistes. « Parfois, je peux discuter avec certains entre leurs scènes pendant le spectacle, et ce n’est pas rare qu’ils remercient les techniciens à la fin du spectacle. »

Sa mission : arranger les costumes pour qu’ils soient irréprochables au moment de l’entrée en scène. Le repassage représente 80 % de son travail. Mais pas que : « Si les habits sont sales, je m’occupe de les laver. Plus rarement, je dois faire des retouches ou aider à l’habillage rapide entre deux scènes. On ne sait jamais vraiment sur quoi on va
tomber. 
»

 

Clémentine est intermittente du spectacle. Elle est régulièrement appelée par différents théâtres pour de courtes missions, à Morlaix ou Lannion au Carré Magique. « Je fais généralement des services de quatre heures. Je peux être présente avant, pendant et après le spectacle. C’est très aléatoire. » Avec ce métier imprévisible, il lui arrive d’être prévenue à peine une semaine à l’avance. « La costumière, c’est souvent la dernière personne à laquelle on pense. D’ailleurs, de plus en plus de compagnies se passent de nos services. » 

De l’ombre des loges, Clémentine passe parfois à la lumière de la scène. En plus de son métier de costumière, elle est musicienne. Elle pratique la basse, le tuba, la trompette et chante dans différents groupes. « J’aime alterner entre ces deux métiers. Je me sens très libre dans ce que je fais. »

 

21h30. LA SURVEILLANCE DE L’HÔTEL

Franck ferme une des cinq salles de massage de l'hôtel

C’est dans la solitude nocturne de veilleur de nuit que Franck se réfugie. Pouvant durer six mois comme un an, ces « pauses », comme il se plaît à les appeler, sont propices à l’introspection. Franck recherche cet isolement. « J’alterne des périodes où je travaille dans des métiers où l’on communique et d’autres où je me réfugie dans un travail où l’on ne parle pas. Ça me permet de réfléchir », dit Franck d’un ton posé. « Je ne le fais pas parce que ça me plaît, mais parce que je sais le faire », ajoute-t-il.

Les rares contacts qu’il a sont avec des clients qui arrivent tard à l’hôtel. Parfois, il arrive que le spa soit privatisé, mais à 22h, il n’y a plus personne. De 21h30 à 6h30, il devient alors le seul occupant éveillé du lieu. Vérifier que les portes sont bien fermées, éteindre les lumières et couper le jacuzzi du spa, plier le linge ou préparer la pâte à crêpes pour le buffet du petit-déjeuner, chaque nuit se ressemble.

Sa veillée nocturne l’entraîne dans un sous-sol semblable à un labyrinthe. Il parcourt ces couloirs blancs, où seule la musique relaxante du spa rythme ses pas. Même si cette solitude ne l’effraie pas, il est toujours plus agréable d’être entouré de sons.
« J’écoute aussi France Info, ça fait un bruit de fond », précise-t-il. Ces conditions de travail, Franck ne les voit pas comme une contrainte. C’est son choix, temporaire, d’épouser un travail de l’ombre. « On n’est pas fait pour vivre la nuit. Le premier mois c’est compliqué, le temps que ton organisme prenne le rythme », reconnaît le quinquagénaire.

Le profil de Franck est particulier : il enchaîne les métiers. Il dit avoir travaillé dans 40 ou 50 entreprises différentes. « Je n’ai pas de passion. C’est purement alimentaire, je ne recherche rien. Je change, jusqu’à me dire un jour que j’ai ce qu’il me faut », affirme-t-il. Alors qu’il reprend place derrière le bureau de la réception, il ajoute, l’œil pétillant, « Vivons heureux, vivons cachés ! »

 

Malika Barbot, Garance Diaconu, Lena Guillaume et Armand Patou

Crédit photos :  Malika Barbot 

 

3 thoughts on “24 heures avec des travailleurs invisibles”

  1. Bel article : donner enfin un peu de lumières aux gens qui bossent mais qui sont traités comme des moins que rien … Bravo pour ce projet et pour ce site !

  2. Très bel article qui permet au lecteur de ressentir toute l’empathie et le respect des journalistes face à des travailleurs qui sont souvent déconsidérés pour leur métier.

  3. Très belle mise en lumière, un angle de vue très intéressant, des vies que les photographies et les textes des journalistes éclairent avec beaucoup de sensibilité et de justesse.

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