En France, 700 000 élèves sont victimes de harcèlement scolaire. La honte et la peur des représailles, mêlées à l’absence de réponse éducative, poussent les victimes au silence et à l’effacement. Une épreuve qui laisse des traces indélébiles.

Près de cinq ans. C’est le temps qu’il aura fallu à Camille*, 22 ans, pour réussir à mettre des mots sur ce qu’elle a vécu. « Pendant des années, c’était complètement impossible de parler du harcèlement. Dès qu’on l’évoquait devant moi, je fondais en larmes », confie la jeune femme. Aujourd’hui, même si les séquelles sont toujours là, il lui est plus facile d’aligner les mots les uns après les autres. Une étape essentielle, d’après Camille : « Il faut libérer la parole. »

 

 

La plupart des victimes, si elles s’enfoncent dans un silence pesant au moment même où elles subissent le harcèlement, ont énormément de mal raconter ce qu’elles ont subi, même longtemps après. « Ma fille ne veut pas en parler. C’est trop violent pour elle », témoigne Sarah*, dont l’enfant a été harcelée en primaire et au collège.

Malgré ces séquelles, pour les anciennes victimes, il est essentiel d’avancer sans se laisser enchaîner par les souvenirs du passé. « Ça m’a rendue plus forte, il ne faut pas se laisser abattre », déclare Laura*, qui a été harcelée pendant six mois lors de sa première année d’études. Pour Camille, le plus important est de se mobiliser afin de limiter ces situations dans les établissements : « Nous sommes plus forts que nos harceleurs. L’important, c’est d’en parler. Non seulement pour soi-même mais surtout pour aider ceux qui le vivent à voir qu’ils ne sont pas seuls. »

Des élèves acteurs de la lutte

Même si dans la loi, rien n’oblige les professeurs à être formés ni les établissements à mettre en place des dispositifs spécifiques, certains tentent de prendre mieux en charge le problème. C’est le cas du lycée Bossuet-Saint-Joseph, qui depuis trois ans a mis en place un système de « correspondants-santé ». Sur la base du volontariat, les lycéens reçoivent une formation de l’ANPAA (Association nationale de prévention en alcoologie et addictologie) pendant une année, à hauteur d’une séance d’une heure tous les mois, pour apprendre à repérer et à gérer les situations de harcèlement. 

« C’est de l’éducation par les pairs. La parole est plus facile entre élèves. Quand les correspondants voient un élève en difficulté, ils vont aller vers lui, lui faire comprendre que ce qu’il subit n’est pas acceptable, explique Yanne Rouzière, directrice adjointe du lycée. S’ils s’aperçoivent que la situation est trop compliquée à gérer, ils alertent l’un des huit enseignants référents-santé et l’infirmière, qui prennent alors le relais. »

« Le fait d’en parler, de le verbaliser, ça a été à chaque fois bénéfique »

Charles Bernard, élève en première, fait partie de la trentaine de correspondants-santé du lycée. Ayant été lui-même harcelé au collège, il n’a pas hésité une seule seconde à s’engager, même si « c’était difficile au début parce que je faisais le lien avec ma propre histoire, avoue-t-il. J’ai accompagné une dizaine de harcelés par an. Il y en a qui, je pense, auraient mis fin à leurs jours s’ils n’avaient pas été aidés… Le fait d’en parler, de le verbaliser, ça a été à chaque fois bénéfique. Ça libère un poids, ça se voit immédiatement sur les personnes. »

En plus de ce dispositif, le directeur, les directeurs adjoints, les CPE et l’infirmière se réunissent tous les mardis pour une veille éducative. « On parle de tous ces problèmes au sein de l’établissement et on évalue la situation pour prendre des décisions. Les enseignants sont donc beaucoup plus attentifs dans leur classe », se réjouit la directrice adjointe.


 

Cassandre Leray, Anouk Loisel

Crédit photos : Malika Barbot