À trois mois des élections européennes, le taux d’abstention record observé en France lors des dernières élections est aussi visible localement. À Lannion, de nombreux habitants ont décidé de tourner le dos aux urnes. Ils livrent leurs raisons.

À l’instar de la Bretagne, la ville de Lannion a longtemps été bonne élève en matière de participation électorale. Lors du second tour des élections présidentielles 2017, le taux d’abstention en France était de 25,44%, contre 21,17% dans la commune trégorroise (et de 19,23% dans les Côtes-d’Armor). Un score bas mais qui progresse depuis quelques années, comme le montre le graphique ci-dessous.

 

L’abstention reste toutefois faible par rapport aux élections municipales ou législatives. La proximité entre le politique et le citoyen, voulue et affichée par les candidats, n’arrange rien : les électeurs Lannionnais semblent bouder les urnes lors de ces échéances électorales. À Lannion, le taux d’abstention avoisinait les 40% aux dernières élections municipales (2014).

 

Qu’en sera-t-il pour les Européennes ? 

Tous ces chiffres viennent corréler un sondage BVA pour la presse régionale, publié le 14 décembre 2018 dans le Télégramme. Les Bretons seraient en effet les bonnets d’âne des élections européennes. Seulement 47% des sondés seraient intéressés par le scrutin. Juste devant les régions Pays de la Loire et Hauts-de-France (48%). Pour rappel, en 2014, l’abstention aux élections européennes avait atteint 52,08% dans les Côtes-d’Armor et 52,46% à Lannion, selon le ministère de l’Intérieur.

Alors, comment expliquer une telle défiance pour le scrutin européen ? Les abstentionnistes sont de plus en plus nombreux, mais restent difficiles à interroger. Si ne pas voter semble encore tabou, certaines raisons communes aux abstentionnistes lannionnais émergent. 
Beaucoup expliquent leur choix par une défiance du système démocratique actuel. Dans leur ligne de mire : le manque d’offre politique. Toutes et tous partagent l’impression qu’aucune des personnalités présentes lors des élections ne correspondent à leurs idées.

Paroles d’abstentionnistes 

Pire encore, les décisions politiques seraient, pour la plupart des personnes rencontrées, favorables uniquement à une infime partie de la population. C’est en tous cas le discours que porte Elise Pont. Si elle s’est déplacée aux urnes lors du premier tour des présidentielles 2017, elle est restée chez elle lors du duel Macron-Le Pen. Une décision qu’elle compte réitérer lors des Européennes. À 20 ans, elle ne supporte plus le « manque de renouvellement de la classe politique et l’absence d’intérêt porté à ceux qui travaillent ».

 

« Quand je vois que deux semaines après avoir fait mon plein, je dois en refaire un nouveau à 70 balles, je ne trouve pas ça normal, alors que deux semaines avant je le faisais à 50 balles. » Un sentiment de crouler sous les taxes que Nadine partage. Pour cette fonctionnaire territoriale de 53 ans, habituée aux votes blancs, les Français sont à la merci des financiers : « Ils perdent un centime, il faut faire 10 euros le lendemain », dit-elle en souriant.

 

Pas un seul des abstentionnistes interrogés n’échappe à ce fatalisme, un sentiment revenant souvent, qui n’est pas sans rappeler le champ lexical des discours des Gilets jaunes. À force de ne plus se sentir écoutés par la République, l’abstention devient une manière de traduire leur perte de confiance envers les instances démocratiques.

 

 

Guillaume Louvion, 35 ans, abstentionniste
Guillaume Louvion, 33 ans

« Si le vote servait à quelque chose, ça ferait longtemps qu’il serait interdit. » Guillaume Louvion, 33 ans, s’amuse à paraphraser cette citation de l’humoriste Coluche. La dernière élection présidentielle ? Il ne la digère pas. « Ils ont mis l’arsenal Le Pen en face pour être sûr que Macron soit élu. Les dés sont pipés dès le début. Jusque-là, c’était le jeu de la droite et de la gauche, alors il fallait choisir son camp. Les centristes auraient pu faire quelque chose, ça n’a jamais été le cas. »

 

 

 

Jean Léturgie, 35 ans

Jean Léturgie s’abstient à chaque élection, depuis plus de seize ans maintenant. Le déclic : l’élection présidentielle de 2002. Ce choix par défaut, entre deux candidats, il ne veut plus le refaire : « Je ne me reconnais plus là-dedans et je n’ai plus envie de voter par contrainte. En me rendant aux urnes, je cautionnerais un système que je refuse. » Si le trentenaire assume le choix de s’abstenir, il ressent toutefois une certaine pression : « Les politiques et les médias répètent sans cesse d’aller voter, pour moi c’est de la manipulation. »

 

 

 

S’ils s’abstiennent pour l’instant, la majorité des personnes interrogées sont prêtes à renouer avec l’urne, si le vote blanc venait à être comptabilisé. 80% des Français seraient favorables à cette reconnaissance, d’après un sondage BVA. Aucune mesure n’est encore prise, mais Emmanuel Macron a d’ores et déjà déclaré, le 10 décembre 2018, vouloir « poser la question de la prise en compte du vote blanc ».

 

Armand Patou, Benjamin Pamiseux, Nicolas Mayart
Crédits photos : Armand Patou